Etat des lieux du web : le web face aux conservatismes

La découverte du web (ce fut en 1994 pour moi, à l’époque de Mosaic puis Netscape 1.0) fut pour moi de l’ordre de la révélation. J’avais 14 ans à l’époque, et c’était juste fascinant d’apprendre, de discuter, d’échanger, sans contrainte géographique, en abolissant la donnée temporelle de l’échange. Dans les années suivante, le web a si radicalement changé la donne, tant de manière économique, mais culturelle, suscité tant d’enthousiasmes mais aussi de réactions conservatrices, jusqu’à devenir aujourd’hui un pilier du développement des entreprises et des nations, qu’il me semblait propice de commencer ce blog par un petit état des lieux des derniers évènements qui à mon sens méritent qu’on s’y arrêtent.

L’affaire FUZZ.

En tant que blogueur (à l’époque sur DatingWatch.org, qui a également eu des démêlées avec la justice), je ne pouvais pas ne pas être sensible à cette affaire, qui est un non sens. Les deux statuts prévus par la LCEN sont une bonne chose en soi : on est soit éditeur, c’est à dire que nous générons le contenu visible sur un site, soit hébergeur, où nous fournissons un espace d’expression, que ce soit un champ de commentaire, un forum, un wiki, ou une solution d’hébergement web, ou les deux (cas des blogs). Donc soit responsables à priori du contenu du site (éditeur) soit à posteriori (hébergeur).

Le web est certes une révolution technologique, mais est surtout une révolution sociétale, dont l’impact est aussi grand, voir plus grand, que l’invention de l’imprimerie. La connaissance, le savoir, les avis, quels qu’ils soient (du “ce four à micro onde marche mal” à des échanges sur des algorithmes de détection de caracteristiques biométriques) sont faits pour être partagés, confrontés, s’enrichir. Ce n’est que comme ça que l’histoire a évolué, par les livres censurés échangés sous le manteau au XVIIIe (et les révolutions qui s’en sont suivies), les textes grecs et latins redécouvert au moyen-âge initiant la renaissance et créant une nouvelle vision de la place de l’homme dans son environnement.

Nier à FUZZ la qualité d’hébergeur, c’est nier la nécessité de diffusion du savoir, même si (de plus que ?) le savoir concerné par la décision de justice de la Chambre de la Presse de Paris était un savoir aux enjeux faibles. C’est nier le vecteur de démocratisation de la connaissance, de progrès humain, culturel et scientifique que représente le maillage internet. C’est demander à tout blogueur, toute société, de censurer à priori toute discussion, et donc de tuer dans l’oeuf le partage, et revenir au broadcasting.

L’histoire montre toutefois qu’à chaque fois, malgré les embûches juridiques et légales, un équilibre se faisait sur le long terme : un état de fait apparaît, et au bout d’un moment les conservatismes s’y plient. Mais pour cela la dynamique se doit de se renforcer, les échanges de s’intensifier. Car la grande démonstration que fait internet depuis quelques années, c’est que l’homme aime partager, quitte à violer les droits d’image ou d’auteur.

La dernière trouvaille du gouvernement sur les droits d’auteurs.

Une sensation mitigée m’a saisi en prenant connaissance de la loi “Hadopi” (ou Olivennes ou Albanel). D’abord, tiens, ils tentent la gradation (qui est en fait optionnelle comme le montre le Conseil d’Etat), et tiens, la sanction la plus lourde, c’est une suspension d’internet. Donc un muselage.

Cette problématique des mutations du droit d’auteur est franchement le point le plus délicat à l’heure actuel dans l’évolution des sociétés occidentales. Toute une industrie a vécu un âge d’or au vingtième siècle, âge d’or du à un monopole garanti par des contraintes physiques de support. Toute une industrie qui a oublié, à la base, ce qu’est le droit d’auteur. Il se trouve que j’avais fait un mémoire il y a quelques années sur le sujet et que je m’étais amusé à retracer l’histoire et la philosophie sous-jacente des droits d’auteurs. J’en cite un passage :

« Ce qu’il faut garder à l’esprit toutefois, c’est que le droit d’auteur tente de concilier deux intérêts antagonistes : d’une part, la protection des droits de l’auteur sur son œuvre, y compris dans ses aspects commerciaux, et d’autre part, la diffusion des œuvres au public afin de promouvoir le progrès de la connaissance et des idées.
Sans protection, l’auteur hésitera à publier ses œuvres. Trop protégées, les œuvres ne toucheront pas leur public.
En somme, la protection intellectuelle est un monopole accordé — soit à l’auteur, soit à l’éditeur — permettant d’encourager la création. Mais ce monopole ne peut se concevoir sans une limitation : l’intérêt du public, car le système est à l’origine dédié à la diffusion de la connaissance. Là se trouve l’importance du domaine public. »

C’est ce dernier pan qui est oublié dans toute approche sur les droits d’auteur à l’heure actuelle : le but du droit d’auteur est de favoriser la création d’oeuvres POUR les diffuser au plus large public. Son but n’est pas de garantir une rente économique à des industries ayant jouit d’une situation historique leur octroyant une situation de monopole.

La riposte logique face au piratage est d’ordre marketing : si aujourd’hui je ne télécharge plus de musique, c’est que je l’écoute soit sur Deezer, soit, quand elle me plaît, je l’achète sur iTunes. La valeur d’usage de ces produits est meilleure que le téléchargement sur eMule ou BitTorrent. Mais de nouveaux moyens de piratages apparaissent (via le http, avec des services comme RapidShare), qui offrent une valeur d’usage similaire (téléchargement ultrarapide à plus de 500ko / sec), et un catalogue d’une largeur infinie (le premier qui me trouve en téléchargement légal le cycle de documentaire The Power of Myths de Joseph Campbell, je lui offre). Ce que démontre Radiohead, et qui est en droite ligne avec le modèle imaginé par des mouvances proches du FSF ou des creative-commons, c’est qu’un lien fort entre public et artiste permet à ce dernier de vivre de son oeuvre sans intermédiaire. Et c’est ici que résiderait le travail des maisons de disque : créer ce lien fort, par un travail de marketing, faire émerger des artistes, les sélectionner pour le public, et les travailler.

De plus en plus le travail de sélection est fait par le public (s’il ne le fut pas toujours, la plupart des artistes signant après des dizaines de concerts et un début de public, cf Tryo qui en est un des exemples les plus criants). Le travail des maisons de disque se limiterait alors à celui d’agences de communication et RP, avec des liens privilégiés avec les programmateurs des radios et les chaines de télévision (en somme, avec le broadcasting, dont le modèle est de plus en plus malmené). Quel sera le rôle des maisons de disque quand la FM sera devenu du Pandora dans l’autoradio ? Quand ce sera des filtres bayesiens qui sélectionneront le prochain titre à écouter en fonction de vos goûts, de l’heure de la journée, de votre vitesse de conduite ? Ces modèles se développent, et prennent petit à petit le relais : la plupart des personnes travaillant dans le web travaillent avec Pandora (quand ils ont une IP U.S.) en musique de fond. La réponse réside sûrement au business model qui sera retenu à terme par ces services : insertions sponsorisées de musique (j’achète le placement de tel morceau dans la playlist de toutes les personnes fans de Radiohead et de Sigur Ros) ? ou licences technologiques pour l’intégration dans du hardware d’un côté + achat des morceaux (en direct des artistes ?)… Cela conjugué avec des dynamiques de réseaux sociaux pour consolider un public, on peut arriver à une mécanique marketing des plus efficaces, à partir du moment où les technologies utilisent des moyens permettant de sortir des blind spots créés par les technologies de filtre (proposer des musiques différentes, tester des playlists comme un programmateur radio).

En somme, voilà, c’était le premier post de ce blog. Je suis en même temps confiant sur l’avenir, et en même temps, j’attends avec hâte que les conservatismes se muent en adaptation et créativité.